Le cas Danone nous ramène à l’hyper-réalité financière

//Le cas Danone nous ramène à l’hyper-réalité financière

Par Christophe Revelli – Professeur associé de finance responsable/durable à la KEDGE
business school , directeur du MSc Sustainable Finance et titulaire de la chaire de recherche CANDRIAM “Finance”

Danone, leader mondial des produits laitiers frais, a récemment évincé son PDG Emmanuel Faber, quatre
ans après sa nomination en tant que PDG, sous fond de dissensions managériales, actionnariales et
stratégiques. Ce qui « fascine » les commentateurs sur ce cas, c’est que cette entreprise est la première
entreprise du CAC40 à adopter le statut de société à mission, dont l’objectif de création de valeur n’est plus
seulement financier mais également environnemental et social.
L’histoire retiendra que les tensions au sein de la gouvernance de Danone ont commencé dès lors que

Danone a adopté ce statut le 26 juin 2020, soutenu par ses actionnaires qui ont pourtant voté cette
résolution à hauteur de 99,4 % des voix. Ce jour-là, Emmanuel Faber affirmait : « vous venez de
déboulonner une statue de Milton Friedman… La décision que vous venez de prendre fera jurisprudence ».
Huit mois plus tard, la statue de Milton Friedman n’a pas vraiment vacillé. Depuis juin 2020, l’entreprise a
dû faire face à des vagues de départ au sein de son comité exécutif en septembre et octobre 2020, puis à une
demande de refonte de la gouvernance de la part de Bluebell Capital Partners en novembre 2020 (au
moment où le plan stratégique « Local First » était annoncé) suivi par Artisan Partners en février 2021. Ces
deux fonds activistes, pourtant minoritaires dans la structure actionnariale du groupe, ont profité d’une
croissance faible de l’action Danone en 2020 pour entrer au capital et faire exploser la gouvernance de
l’entreprise et son projet d’obtenir le label de bonne gouvernance environnementale et sociale B Corp au
passage. Le jour de l’annonce de son éviction, l’action Danone a bondi de 4 % à la bourse de Paris et
Bluebell Capital Partners réagissait le soir-même pour se féliciter que toutes ses demandes aient été
acceptées, et « qu’une trajectoire de croissance profitable puisse être retrouvée chez Danone, tout en
conservant la durabilité comme priorité ».
La dernière phrase est particulièrement intéressante à analyser et en dit long sur la volonté réelle des fonds
activistes à l’origine de ce départ. Croître de manière infinie d’un point de vue économique et financier
est-il compatible avec un projet de soutenabilité, qui par définition, implique des ressources finies ? L’image
du greenwashing ressurgit et pose la question également du poids des actionnaires dans les décisions
stratégiques. Le mythe de Jensen (c’est par la maximisation de la valeur de l’action que le bien-être collectif
est produit à long terme) reste donc bien le paradigme en vigueur. Comment une entreprise qui vote à
l’unanimité l’inscription du projet social dans ses statuts peut-elle faire exploser sa gouvernance en plein vol
? Au sein des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), soi-disant cher aux investisseurs,
le G de Gouvernance reste donc bien la lettre la plus importante. Rien ne peut se faire sans une gouvernance
solide et participative. Toutes les meilleures envies du monde en termes de soutenabilité se délitent si la
gouvernance, l’entreprise dans son ensemble ainsi que ses parties prenantes n’adhèrent pas au projet. Vouloir
faire de Danone une société à mission est une fantastique idée, mais il s’agit en premier lieu de constituer
une gouvernance qui défendra becs et ongles ce projet, prête à subir les vagues dans la tempête,
indépendante et solidaire face aux attaques des actionnaires requins. Un projet de cette ampleur ne peut se
réaliser si la gouvernance n’intègre pas des administrateurs qui vivent le projet ensemble, impliquant donc
l’identification d’investisseurs stimulés par le projet. Le financier doit financer, le gouvernant doit
gouverner, et le dirigeant diriger. Avant d’atteindre le sommet, les fondations doivent être bien ancrées
dans le sol…
Avant de penser la gouvernance, il s’agit également de penser la structure actionnariale et de faire en sorte
qu’elle s’imbrique pleinement dans le projet. En regardant de plus près la structure actionnariale de Danone
(dernière publication de décembre 2019), on s’aperçoit que les noyaux durs d’actionnaire sont MFS,
Blackrock, Amundi ou encore la Norges Bank (entre autres). Tous s’affichent très haut comme des
actionnaires profondément engagés dans les enjeux de durabilité, avec une volonté de changer le monde et
favoriser la reconstruction écologique et sociale… Mais l’hyper-réalité financière nous rappelle que
Blackrock, en 2020, a seulement soutenu trois résolutions de lutte contre le réchauffement climatique sur
36 lors d’AG d’entreprises américaines cotées, a voté contre la résolution d’actionnaires (qui demandait à
l’entreprise d’aligner « ses activités avec l’accord de Paris ») soumise à l’Assemblée générale de Total (dont
Blackrock est actionnaire à hauteur de 6,3 %), et a financé pour 87 milliards d’investissement dans les
énergies fossiles en 2019… Où sont donc les actionnaires soi-disant « durables » dans l’affaire Danone ?
Pour rappel, Blackrock, dans sa communication, se définit comme un gérant d’actifs qui veut « faire de
l’investissement durable sa norme en manière d’investissement » …
Un investisseur durable doit absolument comprendre l’enjeu qui réside dans la dichotomie parfaite entre
communication et réalité. Son rôle sera de sortir des scoring ESG classiques, fournis sur la base des
communications des entreprises et des reporting intégrés basés sur la matérialité financière et les normes
IFRS acculturée « cash flows », pour pratiquer un engagement actionnarial de tous les instants. Si les fonds
requins attaquent les entreprises fragilisées pour en tirer tout ce qu’ils peuvent en un temps très court, les

actionnaires « durables » doivent donc faire contrepoids et s’engager manu militari. Pour ceci, ils doivent
clairement identifier les bonnes entreprises, dont la gouvernance est saine, en prenant le temps de
comprendre la vision stratégique, le projet, l’impact sociétal, puis en poussant l’ensemble des parties
prenantes dans le même objectif. Danone est la mieux notée de toutes les entreprises du CAC40 d’un point
de vue ESG par l’ensemble des agences de notation, pourtant le mal semblait profond, que ce soit au sein de
la gouvernance mais également de la structure actionnariale. L’analyse approfondie des stratégies de
gouvernance et d’actionnariat permettrait également de comprendre, à titre d’exemple, qu’une société
comme Lafarge, ayant la meilleure notation ESG selon Sustainalytics dans son industrie, n’est autre qu’une
entreprise poursuivie pour financement du terrorisme et pollution massive de la Seine…
Avant de penser « finance durable », il s’agit de penser « durabilité de la finance ». L’influence de fonds
vautours profitant des chutes de cours pour investir et sortir une fois les objectifs financiers réalisés n’est plus
possible. Il faut penser un actionnariat de long terme, empêcher les trusts actionnariaux, imposer des lois
fortes sur les structures de capital et donner un pouvoir exclusif à la gouvernance. Au-delà d’une régulation
actionnariale forte, d’autres urgences sont nécessaires pour empêcher que la reconstruction écologique et
sociale soit l’éternelle cinquième roue du carrosse, telles la comptabilité écologique et la réforme du code
monétaire et financier. Déprécier le capital naturel dans les bilans comptables en inscrivant des dettes
écologiques permettra aux actionnaires et aux entreprises de réfléchir à deux fois avant de s’engager dans un
projet d’énergie fossiles ou d’éradication de la biodiversité. Réformer le code monétaire et financier
permettra de retirer au seul marché la responsabilité de financer les objectifs de développement durable
(ODD) et ainsi de retrouver de la souveraineté via le levier monétaire pour combler le sustainable finance
gap.
Le marché suit le politique, il ne dirige pas. Il est au service du projet de société. Sans cela l’hyper-réalité
financière sera toujours la loi, malgré toutes les tentatives de développement de sociétés à mission.

Partager