« Étudiants, emparez-vous du monde d’après ! »

//« Étudiants, emparez-vous du monde d’après ! »
@Hans Lucas via AFP

Tribune

Par Christophe Revelli – Professeur associé de finance responsable/durable à la KEDGE business school & Xavier Hollandts – Professeur associé à la Kedge Business School – Photo @Hans Lucas via AFP

Alors que nous vivons plusieurs basculements, Xavier Hollandts et Christophe Revelli demandent aux jeunes de relever la tête.

Xavier Hollandts est professeur de stratégie et d’entrepreneuriat à Kedge Business School

Christophe Revelli est professeur associé de finance responsable/durable à Kedge Business School

Dans un monde régi par un modèle capitaliste à bout de souffle et qui a démontré depuis longtemps l’incompatibilité entre le mode de production-consommation et l’utilisation de la ressource vivante composant la biosphère, nous sommes entrés, comme le décrivent les chimistes et spécialistes du climat Paul Crutzen et Will Steffen, dans l’ère de l’Anthropocène (l’ère de l’Humain). Pour la première fois de l’Humanité, les conséquences des activités humaines et économiques rompent durablement les équilibres essentiels et mettent en danger les ressources majeures de notre planète.

Cette ère géologique modifie clairement les écosystèmes terrestres, amplifiant le phénomène de grande accélération depuis les cinquante dernières années de manière exponentielle et permettant d’observer une corrélation quasi parfaite entre la croissance des indicateurs socio-économiques (explosion démographique, utilisation de ressources énergétiques, d’engrais et de pesticides, besoins en eau, développement des transports et télécommunications) et les signaux d’alerte du système terre (augmentation des températures, des émissions de gaz à effet de serre, acidification des océans, perte en biodiversité…).

La fin d’un monde

Pour de nombreux commentateurs et penseurs, les désordres observés dans l’Anthropocène sont la conséquence directe du système économique gouvernant nos économies contemporaines. C’est dans le fonctionnement même des économies libérales et déshumanisées que se trouve l’origine d’un capitalisme anthropophagique, au sens littéral du terme, qui épuise aussi bien les humains que l’écosystème (on renverra le lecteur intéressé aux ouvrages d’Oncle Bernard, Gilles Dostaler ou encore Frédéric Lordon).

Les conséquences de l’Anthropocène puisent donc leurs racines dans une vision d’un monde financiarisé et non encastré, où les principes de rationalité, de concentration (des richesses et du capital), d’individualisme reflètent un instinct de contrôle et de domination très grégaire. La financiarisation a sa place partout, s’invite dans toutes les strates de l’économie, se répand insidieusement, gangrène les habitudes de consommation et délite les solidarités humaines. Le temps libre et de cerveau disponible se raccourcit, la productivité trouve sa justification dans un modèle de croissance infini où la dette et la consommation inutile sont les mantras. La courbe de vie se concentre sur les cours de Bourse tel un souffle haletant volatil qui fait craindre parfois un arrêt cardiaque. Le destin des hommes et des entreprises est rivé à ces indicateurs qui font et défont les vies humaines. Comment imaginer par exemple des groupes d’entreprises fermant des sites pourtant rentables alors que les fables économiques nous enseignent que le but d’une entreprise est de ne pas perdre de l’argent. Il n’est jamais précisé que le but réel est d’en gagner toujours plus…

L’humanité actuelle fait face à un cruel dilemme : de nombreux acteurs et citoyens réclament ou exigent un monde plus humain et respectueux du vivant mais les choses semblent évoluer bien lentement. Les consciences grandissent et certaines décisions et initiatives vont dans le sens de la vertu, mais allez convaincre un lion qui a été biberonné à la gazelle de devenir vegan… Question de régime alimentaire, certes, mais aussi de rapport de force, de domination, de pouvoir, de jungle… Transformer des habitudes et casser des schismes mentaux pouvant être considérés comme des quasi réflexes pavloviens n’est pas chose aisée, demande du temps, or du temps nous n’en avons pas ou si peu… Il s’agit dès lors de réellement déconstruire au sens propre comme métaphorique le monde qui nous entoure car l’enjeu n’est pas de trouver des aménagements à la marge mais bien de redéfinir les conditions et les termes de l’échange économique, dans une perspective de bien commun collectif et inaliénable. En ce sens, très (trop) peu d’appels à la jeunesse, pourtant source de vie et d’espérance, ont été faits, et particulièrement par le monde académique, pourtant en lien direct avec cette communauté et donc les plus à même de pouvoir le faire. Mais le monde académique reste également truffé de lions qui aiment trop les gazelles, qui n’osent pas sortir de leur zone de confort par habitude, peur de perdre et abandonner une place acquise dans un monde où le pluralisme fait cruellement défaut…

« Jeunesses étudiantes, à défaut d’être écoutées, n’ayez donc pas peur de l’inconnu car vous serez les seuls acteurs de vos décisions »

La jeunesse est pourtant la mieux armée pour faire face à ce défi de changement. Pourquoi ? Parce qu’elle incarne la pureté des sentiments et des émotions non transformées, la fougue de l’engagement, l’utopie ricoeurienne, la force vitale à toute évolution. Les millenials ont évolué dans une succession de crises économiques et sociales leur ayant permis de comprendre les limites du système dominant mais surtout les besoins radicaux de changement. Leur parole est juste, censée, construite et pleine de passion, mais la peur de ne pas être entendue dans un monde qui n’engage pas la jeunesse ne permet pas toujours la prise de risque. Le premier acte de changement passe certainement par l’écoute…

Jeunesses étudiantes, à défaut d’être écoutées, n’ayez donc pas peur de l’inconnu car vous serez les seuls acteurs de vos décisions. Recentrez-vous sur vos valeurs et faites-vous confiance, prenez le leadership, challengez les entreprises, ne faites surtout pas de compromis sur des questions aussi importantes que la vie terrestre ou sur vos propres valeurs. Agissez bien plus que n’ont pu ou pas voulu le faire les générations précédentes. Ne tombez pas dans le piège des pratiques manipulatoires consistant à vous faire croire que l’entreprise financiarisée, pourtant à la source de nombreux problèmes, peut être la solution à la crise mondiale.

De tout temps, on n’a jamais vu un pompier pyromane éteindre un incendie. Cela impliquera de repenser le paradigme du sol au plafond, y compris les méthodes managériales, moins pyramidales, plus collectives, moins concentrées et donc plus diverses. Cela imposera de repenser aussi les objectifs stratégiques et leurs corollaires, les indicateurs de performance et d’évaluation, pour enfin intégrer des logiques durables au cœur de la matrice de fonctionnement de l’entreprise. Cela suppose de favoriser l’entrepreneuriat social, la finance d’impact, la résilience des territoires à travers l’économie circulaire, le monde associatif et non marchand, tout ce qui fait le sel d’une société du vivre ensemble et du bien commun. Cela engagera d’autant plus à déceler les biais d’opportunisme, de trier le grain de l’ivraie, répondre aux défis du greenwashing voire du missionwashing, dernière arme d’un monde libéral ayant pour but de pérenniser son modèle et sa vision unique. Alors que c’est cette même entreprise financiarisée et son fonctionnement parfois délétère qui a conduit en grande partie à la situation actuelle. Cela nécessitera donc de mettre vos talents au service d’une cause dans laquelle nous nous encastrons tous, dont nous sommes tous tributaires, et que nous ne pouvons contourner. Nous faisons tous partie du public des concernés comme le soulignait Dewey. Qu’un monde résilient ne pourra se faire sans cadre, sans pluralisme, sans circularité, sans engagement, sans collectif. La fatalité n’est pas une fin en soi. À force d’attendre que les choses basculent, ne faut-il pas arrêter d’être inerte et voir la maison brûler des fondations au sommet du toit ? Edgar Morin expliquait dans son ouvrage La Méthode, 6. Éthique, que c’est en chaque individu que se trouve le libre arbitre, c’est à lui d’élire ses valeurs et finalités. Toujours selon le philosophe et sociologue, l’éthique se manifesterait à nous, de façon impérative, comme exigence morale. N’est-il donc pas le moment de se rendre compte que l’éthique tape derrière la porte et nous demande d’arrêter de regarder par ce trou de serrure ?

Comprendre que nous vivons sous l’égide d’un modèle de croissance infini dans un monde où les ressources sont pourtant bien finies ne nécessite pas un prix Nobel d’Économie, mais bel et bien une prise de recul et une éducation qui permet de comprendre que le mur à gravir est devant nous. Mais surtout qu’il s’agit maintenant de le grimper, tout en pensant dans un premier temps à comment le grimper, c’est-à-dire en se construisant les armes adaptées à ce défi. Un mur ne s’est jamais construit en utilisant un marteau…

« Faites-vous tout simplement confiance, devenez votre propre guide, et ne croyez qu’en vos rêves et utopies »

En tant qu’enseignants-chercheurs, nous matérialisons l’impact de nos décisions et enseignements sur vos chemins, et la responsabilité qui nous incombe pour vous accompagner sans vous manipuler, pour révéler vos personnalités et vos rêves, faire de votre utopie une réalité. Notre rôle est à la fois simple et modeste : contribuer à faire de vous des citoyens libres car capables d’analyse critique et en capacité d’être dans le monde. Notre mission est de transmettre le message d’un changement économique et social partant du haut de l’échelle, dans l’éducation, le cadre formel et l’accompagnement, sinon l’organisation citoyenne et les multiples initiatives, qui ont pour mérite de sensibiliser, informer et indigner, seront désordonnées et inefficaces dans le court terme. Votre mission est de comprendre que la force du rêve est le premier levier vers la transformation dans un monde d’incertitude radicale. Nous avons certainement plus besoin d’énergie et d’action que de réflexion. C’est aussi en cela que se situe la pensée éthique. Schopenhauer précisait que toute vérité passait par trois temps : tout d’abord elle était ridiculisée, puis elle était combattue, et enfin elle était acceptée comme une évidence par tous, dans un élan de masse critique. Étudiants, vous êtes donc la boule de neige qui permettra de valider cette évidence ! Soyez les leaders, managers, penseurs et acteurs qui permettront d’élaborer notre arsenal d’armes de « construction » massive pour grimper le mur qui nous attend.

Jeunesses étudiantes, soyez conscientes de votre rôle et de la solennité du moment, sans gravité, mais avec force. Ne vous laissez pas faire, ni manipuler, incarnez-vous au point d’être les principaux artisans du monde que vous souhaitez vous créer, votre monde et celui de vos enfants. Faites-vous tout simplement confiance, devenez votre propre guide, et ne croyez qu’en vos rêves et utopies. Rien n’est figé, tout est à faire.

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