Management : le pouvoir du récit

//Management : le pouvoir du récit

L’imposante forteresse Rumeli Hisari a été construite sur le Bosphore en seulement 4 mois (fin 1451-début 1452), avant la chute de Constantinople, par le sultan Mehmed II le Conquérant. La légende rapporte que, lorsque le sultan a exigé de construire la forteresse en 4 mois, les architectes ont affirmé que c’était impossible. Il a alors promis de leur couper la tête si ce n’était pas fait et…la forteresse a été construite dans le temps imparti.

Depuis l’aube des temps la carotte et le bâton ont constitué la caisse à outils des décideurs pour arriver à leurs fins, et la construction de Rumeli Hisari est un bel exemple de bâton. Mais l’entrainement par la terreur, ou même par la simple punition, n’a aucune chance d’être effectif sur le long terme, et c’est pourquoi je ne m’étendrai pas dessus.

La carotte est en effet de loin préférable, mais elle est souvent très mal utilisée, se contentant de gratifications qui permettent l’atteinte ponctuelle de certains objectifs mais ne constituent pas, loin s’en faut, l’outil pertinent pour cristalliser les efforts de toutes les composantes d’une organisation vers la réalisation d’une vision partagée.

C’est là qu’intervient la notion de récit, excellemment décrite par Yuval Noah Harari1 dans 21 leçons pour le XXIe siècle : « Quand nous recherchons le sens de la vie, nous voulons une histoire qui nous explique ce qu’il en est de la réalité et de notre rôle dans le drame cosmique. Pour donner sens à ma vie, il suffit qu’un récit satisfasse deux conditions. La première est qu’il me donne un rôle à jouer. La seconde est qu’un bon récit doit dépasser mes horizons »

On pourrait citer le récit de Gengis Khan, le fondateur de l’Empire mongol, le plus vaste empire continu de tous les temps, mais on dispose dans notre histoire contemporaine de l’archétype du récit que constitua le discours de John Fitzgerald Kennedy prononcé le 12 septembre 1962 à l’université Rice, à Houston, dans lequel il promit de voir un Américain poser le pied sur la Lune avant la fin des années 1960, entrainant toute une nation dans une véritable ambition collective.

Le chef doit construire une épopée à laquelle chacun adhère et dans laquelle chacun connait parfaitement le rôle qu’il doit jouer et sait comment il doit le jouer. Nous sommes en effet tous des acteurs de nos vies familiale, amoureuse, professionnelle, sociale, politique, spirituelle, et nous avons un besoin impératif de leur donner du sens. Le succès des jeux vidéo et des offres croissantes de vie virtuelle, de même que les rêves, révèlent ce besoin de faire partie d’une aventure, si possible grandiose. C’est ainsi que, lorsqu’on sort d’une séance de cinéma qui nous a captivés, on conserve pendant un certain temps une identification aux héros et une place dans l’histoire.

Les religions, notamment monothéistes, sont des exemples parfaits de récits remarquables dans le flot desquels un grand nombre d’individus se sont engouffrés en endossant leur rôle. Il en va de même pour nombre de régimes politiques, de l’antiquité à nos jours, pour le meilleur et pour le pire. Le pouvoir de l’uniforme est très intéressant à cet égard : le soldat paré de son costume et de son arsenal, et bientôt le soldat « augmenté », se sent invincible et prêt à braver tous les dangers. De la même manière les magistrats et autres avocats, vêtus de leurs atours, deviennent l’incarnation de la justice, et la saga peut alors démarrer. On pourrait aussi citer, sans que cette énumération soit exhaustive, les ecclésiastiques, les matadors et leur « habit de lumière », les diplomates, les scolaires d’antan, les policiers et même les bouchers. L’expression courante « se mettre dans la peau du personnage » est ainsi révélatrice.

Il y a dans le récit un outil d’une exceptionnelle puissance pour entrainer une collectivité et déplacer les montagnes, mais cet outil peut s’avérer totalement contre-productif s’il n’est pas basé sur les ingrédients majeurs que sont l’intégrité et la sincérité, ainsi que la confiance qu’ils génèrent. Combien de programmes plus ambitieux les uns que les autres, avec des noms pompeux et supposés fédérateurs, ont fait des flops, juste parce que les promoteurs n’étaient pas crédibles, n’étaient pas l’incarnation du programme ? Comme l’affirmait et le pratiquait le Mahatma Gandhi, « l’exemple n’est pas le meilleur moyen de convaincre, c’est le seul ».

La confiance a été mise à rude épreuve par la nécessaire pratique du télétravail liée à la pandémie de covid, pratique à laquelle les entreprises se sont pliées avec plus ou moins de bonne volonté, révélant combien le « cul sur la chaise » reste la mesure de la productivité des employés, alors qu’un efficace management par objectifs s’affranchit de leur localisation.

Par ailleurs les raisons de construire un récit ou d’y adhérer ne sont pas toujours louables, et les fakes news et autres théories du complot sont là pour en apporter la preuve si besoin était. La puissance du récit peut être utilisée de la meilleure ou de la pire des manières !

Comme l’affirme Amy Rees Anderson2, « La confiance que les autres nous accordent est la chose la plus précieuse qui soit. Mais il faut des années pour bâtir une réputation d’intégrité qui peut être perdue en une seconde ». Elle cite Warren Buffet, PDG de Berkshire Hathaway, qui disait « quand vous embauchez quelqu’un, considérez 3 qualités : intégrité, intelligence et énergie. S’il/elle ne possède pas la première, les deux autres vous tueront ».

Le monde est à la croisée des chemins, un point où de multiples menaces pèsent sur l’humanité, et les collectivités qui ont du poids (entreprises, décideurs politiques, ONG, collèges d’experts) ont un rôle crucial à jouer, qui nécessite d’aligner les efforts.

Dans un article précédent3 j’ai développé la notion de raison d’être, pierre angulaire du récit. La raison d’être est la fondation, le socle sur lequel le récit doit se construire en indiquant où on va et comment on a l’intention d’y arriver, en veillant à optimiser l’impact de l’activité sur l’environnement et la société. Un rêve ? Surement pas, mais une absolue nécessité de méthode4, de conviction, d’intégrité et de confiance, confiance qui a de tout temps été le moteur de l’humanité, et dont les pannes successives ont été ô combien dommageables à la marche du monde.

Le manager est le scénariste, le réalisateur, l’acteur, et quelquefois le producteur, du récit qu’il a le devoir de construire. Il n’est qu’à voir le succès planétaire de nombre de récits qui ont traversé les âges pour réaliser la nécessité de se mettre immédiatement à la tâche.

René Moretti – Décembre 2020

1 Auteur du best-seller Sapiens, ainsi que d’Homo Deus et 21 leçons pour le XXIe siècle.

2 Associée gérante de REES Capital et conférencière invitée régulièrement dans plusieurs universités.

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