Raison d’être…ou de ne pas être.

//Raison d’être…ou de ne pas être.

Note : Plusieurs informations dans le texte ci-dessous ont été tirées de l’excellent site internet novethic.fr.

Le rôle majeur du dirigeant d’entreprise est de tirer le meilleur des ressources dont il dispose, et notamment des ressources humaines. Cela suppose de construire un récit, une vision, des objectifs auxquels tout le monde adhère, une ambition collective tournée vers un projet commun. Un rêve ? Sûrement pas, mais une entreprise ambitieuse qui ne peut trouver sa source que dans une raison d’être objective, solide, largement communiquée et partagée.

La notion de raison d’être des entreprises, promue par Larry FINK1 en janvier 2019 et intégrée dans la loi PACTE de mai 2019, a été boostée par les promesses de reprise vertueuse de l’activité économique post-confinement, notamment lorsque des aides massives ont été accordées. La raison d’être est définie dans la loi PACTE comme la finalité de l’entreprise, sa contribution à la Société et plus globalement à la Planète. Car il s’agit bien de définir « ce que l’entreprise apporte à l’humanité » ou « ce qui manquerait au monde ou qui irait mieux si elle n’existait pas« , assure Fabrice BONNIFET, président du Collège des Directeurs Développement Durable (C3D).

La meilleure façon de définir une raison d’être consiste en effet à envisager la raison de ne pas être : Qu’est-ce que la société perdrait si mon activité n’existait pas ? Si la réponse est « rien », l’entreprise n’a pas de raison d’être autre que faire du profit en créant un besoin artificiel. S’il s’avère que la société souffrirait de l’absence de son produit ou de son service, la deuxième question est alors « comment puis-je l’apporter en optimisant mon empreinte environnementale et sociétale, et contribuer ainsi à l’avènement d’un monde durable ? ».

Lors de son Assemblée générale du 7 mai 2020, tenue à huis clos (Covid-19 oblige), EDF a soumis sa raison d’être au vote de ses actionnaires, qui l’ont validée 99,99%. Inscrite dans les statuts, elle vise à « construire un avenir énergétique neutre en CO2 conciliant préservation de la planète, bien-être et développement grâce à l’électricité et à des solutions et services innovants ». Selon le PDG, Jean-Bernard Lévy, cette raison d’être est le fruit du travail de 4 000 collaborateurs d’EDF pendant l’année 2019. Pour le dirigeant, elle témoigne du fait que l’électricien français est « prêt à relever l’ambition de neutralité carbone de la France et de l’Europe« . Cet engagement s’inscrit concrètement dans le plan d’EDF CAP 2030 qui vise, entre autres, à diviser par deux les émissions de CO2 de l’entreprise d’ici 2030.

« Agir chaque jour dans l’intérêt de nos clients et de la société » (Crédit agricole), « Bâtir la confiance en notre société et résoudre les problèmes importants » (PwC), « Agir pour le progrès humain en protégeant ce qui compte » (Axa) sont des exemples de raisons d’être adoptées par des grands groupes depuis la loi Pacte. Elles sont parfaitement interchangeables et ont fort peu de chances de cristalliser les efforts de tous les collaborateurs autour d’un projet commun et une ambition collective de le réaliser.

A l’opposé d’une formulation fourre-tout, la raison d’être peut-elle être de nature à constituer « une nouvelle forme d’obstruction à la démocratie actionnariale », comme l’évoque Alexandre GARABEDIAN, directeur de la rédaction de l’Agefi ? Certainement pas si elle est sincèrement construite en prenant en compte l’ensemble des parties prenantes au sens large, dont l’actionnariat. Mais on pourrait imaginer qu’elle soit dévoyée à des fins machiavéliques, bien que cela semble difficile, et en tout état de cause il ne s’agirait pas d’une raison d’être telle qu’introduite par la loi Pacte.

L’article 1835 du code civil qui permet d’inscrire la raison d’être dans les statuts demande la validation du conseil d’administration et de celle des actionnaires. « Surtout au-delà des hautes sphères – rappelons qu’un PDG est là pour 5/6 ans en moyenne quand une bonne raison d’être peut durer 20 ans- c’est l’ensemble des salariés qui doit être associé à son élaboration, en dosant ce qui relève du régalien et du participatif », souligne Martin RICHER, directeur du cabinet Management et RSE et membre du Cercle des entreprises à raison d’être. Enfin, les parties prenantes, notamment les fournisseurs, sont les bienvenues dans la démarche, dès l’élaboration.

Pour Danone la raison d’être est « apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre ». Elle a conduit à réorganiser son portefeuille, en sortant le champagne et la bière de ses produits. Pour Michelin, autre pionnier de la raison d’être avec « offrir à chacun une meilleure façon d’avancer », cela guide l’innovation et la façon de travailler avec ses collaborateurs.

Selon Antoine FREROT, PDG de Véolia, « Expliquer en quoi l’entreprise est utile à la société est un exercice sain. On peut alors établir la stratégie d’une entreprise à l’aune de cette raison d’être. Or, une entreprise n’est prospère que si elle est utile à la société ».

Les cabinets Management & RSE et Des enjeux et des Hommes ont ainsi défini plusieurs critères pour que la raison d’être de l’entreprise permette réellement de guider la stratégie, de façon pérenne, quels que soient les changements de gouvernance, vers un mode plus contributif à la société.

Au sein des entreprises du CAC 40, Danone a décidé de devenir la première Entreprise à Mission cotée, selon la forme introduite par la loi PACTE en 2019. A l’occasion de son assemblée générale, qui s’est tenue, à huis clos, le 26 juin 2020, les actionnaires du groupe ont voté à 99,42 % l’adoption des nouveaux statuts pour devenir une entreprise à mission. Un comité, composé de 10 personnes, a été nommé pour suivre l’évolution des objectifs.

A ce jour une soixantaine d’entreprises se sont dotées d’une raison d’être, et une vingtaine se sont transformées en entreprises à mission. Les premiers bilans des expériences internationales en la matière comme les Benefit Corporations aux États-Unis sont plutôt prometteurs : celles-ci ont un meilleur accès au capital et souvent une meilleure performance grâce notamment à une plus grande implication de toutes leurs composantes.

Il faut espérer que la vague de responsabilité sociétale et environnementale qui anime les entreprises ne sera pas qu’une opération de communication et de marketing, car un grand nombre de pratiques malsaines doivent impérativement disparaitre. Pour prendre deux exemples dans des secteurs totalement différents :

  • Les investissements des plus grandes banques mondiales dans les énergies fossiles ont augmenté chaque année depuis la COP21, passant de 640 milliards de dollars en 2016 à 736 milliards de dollars en 20192, et le coût de l’inaction climatique, d’ici à la fin du siècle, pourrait s’élever à 600 000 milliards de dollars. Les banques françaises, pour leur part, ont accordé 124 milliards d’euros au charbon, au pétrole et au gaz entre 2016 et 2018, selon les Amis de la Terre. 

  • La filière alimentaire industrielle pourvoit à l’alimentation de 30% de la population mondiale en utilisant 75% des ressources agricoles, quand les agriculteurs de petite échelle nourrissent 70% de la population mondiale avec 25% de ces ressources, selon Via Campesina & Grain.

Il faut par ailleurs que les mécanismes de rémunération soient le reflet des engagements durables des entreprises, et notamment qu’on arrête de récompenser les dirigeants opérationnels à la seule aune de leur performance financière.

L’établissement d’une raison d’être et d’objectifs explicites et sincères, quelle que soit la taille de l’entreprise, est une formidable occasion de faire tendre les efforts de toutes les composantes de l’organisation vers l’ambition collective de réaliser un projet commun. Elle doit être connue de tous et largement partagée, et constituer de ce fait la boussole de l’entreprise. Il ne faut pas oublier cependant que, bien que l’entreprise ait un rôle majeur à jouer, les deux autres acteurs majeurs que sont les décideurs politiques et la société civile devront s’aligner sur la même démarche de responsabilité.

René Moretti – Novembre 2020

1 PDG de Blackrock, la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars américains sous gestion à fin septembre 2019, montant corrigé à la baisse lors de la tempête boursière de mars 2020, mais qui a retrouvé aujourd’hui un niveau supérieur.

2 Selon les ONG américaines Rainforest Action Network, BankTrack, Indigenous Environmental Network, Oil Change International, Reclaim Finance et Sierra Club.

 

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