Une petite goutte de finance verte

S’appuyer sur des dispositifs volontaires, non contraignants et mal-définis ne conduit pas à verdir la finance en profondeur. Au mieux, une petite goutte de finance verte se constitue à côté d’un océan de finance non verte.

Bien que discutables, tant sur les méthodologies utilisées que sur le réductionnisme qu’elles opèrent, des évaluations montrent que la transition écologique mondiale implique un transfert massif des investissements. Si l’on en croit les dernières données disponibles de l’Agence internationale de
l’énergie (AIE), le défi est de taille : les investissements dans les énergies renouvelables étaient en effet en baisse de 7% en 2017, tombant à 318 milliards de dollars, tandis que les investissements dans les énergies fossiles étaient orientés à la hausse, à 790 milliards de dollars, soit 60% des
investissements du secteur de l’énergie. Deux ans après la COP21, chaque fois que l’économie mondiale a investi un dollar dans les énergies renouvelables, deux dollars et demi l’ont été dans les énergies fossiles. Selon l’Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA), rester en deçà de 2°C de réchauffement climatique implique que 700 milliards de dollars annuels soient débloqués pour que la part des énergies renouvelables dans l’offre mondiale d’énergie primaire atteigne 65 %
en 2050 (contre 15 % aujourd’hui).

Désinvestir avant d’investir ? On voit l’enjeu : il ne suffit pas d’augmenter les financements dévolus aux énergies renouvelables. Pour que la part des renouvelables atteigne le niveau de 65% dans le mix énergétique, il faut aussi réduire les investissements dans le secteur des énergies fossiles. Le dire ainsi permet d’indiquer les deux voies à suivre. La première, qui vient d’être évoquée, consiste à accroître les sources de financement pour les énergies renouvelables – et plus largement pour la transition écologique. La seconde consiste à réduire significativement les financements mis à disposition des secteurs aggravant le réchauffement climatique. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à débloquer de nombreux milliers de milliards de dollars pour financer la transition ; il consiste à déplacer des milliers de milliards de dollars de secteurs climaticides vers des secteurs soutenables. On peut même dire qu’il est peut-être préférable de penser à désinvestir des secteurs insoutenables avant même de penser à investir dans les secteurs
d’avenir. On en est loin.

Quand la Banque centrale européenne (BCE) dit agir pour assurer la stabilité des marchés financiers dans la zone euro en rachetant des titres financiers émis par les multinationales, elle rachète principalement les titres d’entreprises issus des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Quand le plan Juncker ou la Banque européenne d’investissements
débloquent des financements additionnels pour financer des infrastructures, le contribuable européen se retrouve à financer de très nombreuses infrastructures gazières qui ne sont ni
nécessaires ni climato-compatibles . Quand les pouvoirs publics disent proposer aux épargnants des produits financiers durables, comme le LDDS, ce n’est jamais totalement le cas . Les exemples sont innombrables : quand des financements supplémentaires sont débloqués pour les énergies
renouvelables, les entreprises climaticides participent au festin.

Il en est de même du côté de la finance privée qui, selon certains, serait en train de «se verdir». S’appuyer sur des dispositifs volontaires, non contraignants et mal-définis ne conduit pas à verdir la finance en profondeur. Au mieux, une petite goutte de finance verte se constitue à côté d’un océan de finance non verte. Au pire, ce qui n’est pas rare, il s’agit tout simplement de greenwashing : les obligations vertes permettent de financer de nouveaux aéroports, de grands barrages et des raffineries pétrolières.

D’après un article de Maxime Combes dans dossier N°115 attac octobre 2018