Croissance ou développement ?

Selon l’organisation Oxfam, les huit personnes les plus riches du monde possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit trois milliards sept cent millions d’individus.

Les quelques sept milliards quatre cent millions d’individus qui peuplent la terre consomment aujourd’hui les ressources d’une planète et demie, ce qui conduit tout droit à son épuisement, et à terme à la cessation du service gracieux que la terre offre à l’humanité depuis qu’elle a fait son apparition.

Ces deux constats, parmi une multitude d’autres, montrent combien on est loin du but en ce qui concerne le développement durable, idéal sociétal et environnemental si intensément verbalisé lors de gesticulations internationales et si pauvrement traité au niveau du terrain.

H.L.Mencken (1880-1956) disait que « pour chaque problème complexe il existe une réponse claire, simple…et fausse. »

La croissance, prise trop systématiquement comme indicateur majeur de la bonne santé du monde, semble en être la parfaite illustration.

La croissance

Le dictionnaire Larousse définit la croissance comme l’augmentation sur une longue période de la production et des dimensions caractéristiques de l’économie d’un pays, se traduisant par un accroissement des revenus distribuables.

La croissance, le graal des nations et des organisations, n’est-elle pas un monument d’orgueil et d’ignorance ? Ignorance car on croit qu’elle peut continuer indéfiniment alors que toutes les espèces et tous les systèmes existants ont une limite de croissance. Orgueil car on veut donner des leçons à la nature en prétendant instituer un système capable de croître à l’infini.

Très peu de gens sont capables de donner une définition précise de la croissance, mais pratiquement tout le monde est persuadé que croissance est synonyme de prospérité, conviction issue d’un pilonnage politico-médiatique ininterrompu.

Alors jetons un petit coup d’œil en détail sur cette fameuse croissance et voyons pourquoi elle n’est pas en mesure de refléter les challenges auxquels notre monde est confronté.

La croissance est l’évolution, sur une période déterminée, du Produit Intérieur Brut (PIB), lui-même étant, pour faire simple, la somme des valeurs ajoutées par l’activité économique d’une zone géographique. Elle représente peu ou prou la contribution du travail à la production des biens de consommation.

La première anomalie de ce PIB est qu’il englobe toute nature d’activité, sans présumer de sa contribution au bien être objectif (sans parler du bien-être subjectif, aussi appelé bonheur) des individus. La guerre, la construction de prisons, le traitement des catastrophes industrielles, la fabrication d’armes et de cigarettes, les casinos, etc…alimentent le PIB de la même manière que le font la construction d’hôpitaux et d’écoles ainsi que la production de biens de consommation réellement utiles.

La deuxième anomalie est que ce PIB ne tient aucun compte d’activités éminemment nécessaires comme les activités domestiques, l’éducation des enfants ou l’hébergement des vieilles personnes par les familles.

Troisième anomalie, le PIB n’inclut que les activités officielles : le travail « au noir » n’y figure pas car il ne fait pas l’objet de traitement officiel.

La quatrième anomalie réside dans l’inégalité de distribution des revenus. On a coutume d’évaluer le pouvoir d’achat de la population d’un pays par le PIB par habitant, mais ce chiffre est une moyenne qui ne tient pas compte des inégalités. Le coefficient de Gini – du nom de son inventeur, le statisticien italien Corrado Gini – mesure la dispersion de la distribution.

La course effrénée à la croissance a vidé de sens la vie des individus, ceux qui sont aux commandes ne s’intéressant qu’au profit, et les autres étant traités de manière à oublier ce sens. Or la crise du monde actuel est une crise de sens, alimentée notamment par les turpitudes de la plupart de ceux qui sont aux commandes, ce qui pousse les humbles à un vote contestataire pouvant amener au pouvoir des extrémistes de tout poil auprès desquels le père Ubu est un modèle de rigueur.

Enfin, la croissance utilisée comme unique indicateur est une aberration en matière de lutte contre la dégradation écologique par l’homme. L’empreinte écologique humaine est en effet le résultat de trois uniques facteurs : la production, la consommation individuelle et la population.

Prenons l’exemple des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), responsables du changement climatique. La production s’exprime en tonnes de GES par unité produite, la consommation en nombre d’unités consommées par habitant et la population en nombre d’habitants.

(tonnes de GES/unité) x (nb unités/habitant) x nb habitants =tonnes de GES

Si les modes de production ont fait de très gros progrès ces dernières décades (on a produit plus avec moins de ressources et en émettant moins d’émissions et de déchets), la consommation individuelle a cru considérablement, sous l’influence notamment des incitations publicitaires, et la population continue de croitre et s’achemine vers 9 à 10 milliards d’individus à l’horizon 2050. Mais hélas les progrès des modes de production n’ont pas compensé, loin s’en faut, la progression de la consommation individuelle et celle de la population.

Or le PIB reflète le produit de la consommation individuelle (c’est la consommation finale qui justifie la valeur ajoutée) et de la population. La croissance, telle que définie actuellement, est donc en grande partie un indicateur de dégradation de l’environnement.

En route vers le développement durable ?

La croissance a un immense avantage : elle est facile à quantifier, et c’est une des principales raisons qui en a fait l’indicateur absolu, l’alpha et l’oméga de la prospérité. Elle s’est tellement imposée qu’elle est devenue une fin alors qu’elle n’était qu’un moyen. Mais un moyen d’aller vers quoi ?

Alors faut-il abonder dans le sens des tenants de la décroissance ? Surement pas, celle-ci n’ayant pas plus de sens que la croissance qu’elle est censée remplacer.

Il faut surtout arrêter de mettre la charrue avant les bœufs et se mettre à utiliser les indicateurs en fonction de l’objectif poursuivi, au lieu d’imposer des indicateurs en se persuadant qu’ils sont pertinents. En reliant la croissance avec la prospérité on a inventé avant l’heure le terme de post vérité, une star du néo-vocabulaire actuel.

Et c’est en partant de l’objectif qu’on passe du concept de croissance à celui de développement durable, qui sont aujourd’hui antinomiques.

La situation écologique est aujourd’hui extrêmement préoccupante, et il est illusoire de compter sur une frange minime de consommateurs responsables (et fortunés) pour tirer le monde de ce mauvais pas. La croissance pourrait apporter la solution, pour autant que les coûts de production, et donc les prix de vente, reflètent les impacts environnementaux et sociétaux. Une application éclairée des taxes et subventions, trop souvent utilisées à de mauvaises fins, pourrait en effet régler le problème.

Bien évidemment, même dans ce nouveau cadre, la croissance trainerait toujours les autres tares définies plus haut, et il faudrait donc lui adjoindre d’autres indicateurs permettant d’apprécier de façon pertinente les progrès sur la voie du développement durable. Et ce qui est formidable est que ces indicateurs existent, et pour ne citer que les principaux :

Alors si la solution est aussi simple, pourquoi n’est-elle pas appliquée ?

Il y a plusieurs raisons à cela :

  • Parmi les plus grandes capitalisations de la planète, la grande majorité concerne les grands groupes internationaux et pas les états, ce qui donne une idée de la puissance de feu de la course au profit et du lobbying qui lui est associé
  • Trop d’états ont des dirigeants corrompus et/ou psychopathes
  • D’une façon générale les hommes politiques sont beaucoup plus intéressés par leur réélection que par la solution durable des problèmes. Ils font donc ce que leurs électeurs souhaitent qu’ils fassent, et le manque de connaissance et de clairvoyance des électeurs les conduit à des décisions aux antipodes de celles qui devraient être prises

Par ailleurs la mise en place des mesures nécessaires devrait se faire à l’échelle mondiale, et on est loin d’un possible consensus sur le sujet.

Il est donc possible de remettre l’humanité sur le droit chemin, mais il faudrait pour cela un mouvement global associé à un changement radical des mentalités et des pratiques.