Pourquoi avons-nous terriblement besoin de morale ?

André Comte-Sponville, dans la droite ligne de ses maitres que sont Alain et Vladimir Jankélévitch, définit ainsi la philosophie : «la philosophie est une pratique discursive, qui a la vie pour objet, la raison pour moyen, et le bonheur pour but. Il s’agit de penser mieux pour vivre mieux.». Cette dimension pratique et existentielle de la philosophie, fidèle en cela à la sagesse grecque, ne propose bien évidemment pas de recette toute faite à appliquer mais nous propose une exigence : l’exercice des vertus morales. Qu’est-ce qu’une vertu morale, s’interroge le même Comte-Sponville dans son « Petit traité des grandes vertus.» ? «C’est une qualité morale, autrement dit une disposition qui nous rend meilleurs, plus excellents, ou tout simplement plus humains.».

L’Homme est un être de relation et ne peut s’accomplir que dans des rapports bienveillants et aimants. C’est ainsi que nous pouvons vivre mieux et connaître le bonheur, but de la philosophie selon Comte – Sponville. Mais quand nous aimons, nous n’avons aucunement besoin de morale. Saint Augustin l’affirme : «aime et fais ce que tu veux.» et Nietzsche qui n’est en rien son disciple dira : «Ce qui est fait par amour s’accomplit par-delà le bien et le mal ».

Effectivement, ce que nous faisons par contrainte, nous ne le faisons pas par amour. C’est pourquoi l’amour libère de la morale, non en l’abolissant, pour reprendre la formule de l’évangile, mais en l’accomplissant.

Ceci est vrai quand l’amour est là. Mais, il est rarement là. En effet, combien de personnes aimons-nous pour être libérés de toute obligation morale, de tout impératif et de tout devoir ? Si nous sommes lucides avec nous-mêmes, nous en trouverons cinq, peut-être une dizaine voire la vingtaine pour certains qui ont un grand cœur. Par déduction, il reste donc plus de sept milliards d’humains que nous n’aimons pas. C’est pour cela que nous avons terriblement besoin de la morale : pour faire comme si nous les aimions.

Pour illustrer et approfondir notre propos, nous mettons en parallèle la générosité qui est une vertu morale et l’amour qui est au-delà de la morale. Certes, la générosité peut être aimante mais «l’amour,lui, est presque nécessairement généreux, du moins par rapport à l’aimé et le temps qu’il aime.» écrit Jankélévitch en ajoutant   que «en sa plus extrême cime» , la générosité peut se confondre avec lui, «car si l’on peut donner sans aimer, il est pour ainsi dire impossible d’aimer sans donner». Certes, mais l’idée de nous sentir généreux quand on aime ne nous vient pas à l’idée car nous aimons et cela suffit. Nous revenons aux affirmations de Saint Augustin et de Nietzsche ci-dessus rappelées.

Descartes dans son « traité des passions. » nous aide à comprendre directement en quoi la générosité est une vertu et par là même indirectement qu’est-ce qu’une vertu. «Aussi, je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connait qu’il n’y a rien qui véritablement appartienne que cette libre disposition de ses volontés … c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures, ce qui est suivre parfaitement la vertu ». Voilà qui est clair : la générosité est conscience de sa propre liberté, c’est-à-dire soi-même comme responsable, et avec la ferme résolution d’en bien user. Son principe en est la volonté. Etre généreux, c’est être capable de donner, et de vouloir, quand d’autres ne savent que désirer, que demander, que prendre.

Il serait préférable d’aimer. Spinoza qualifie l’amour de joie alors que la générosité selon lui est un désir. Certainement, mais l’amour est un sentiment et non un devoir ou une volonté. Kant affirmait à ce sujet : «Je ne peux aimer parce que je le dois ; il s’ensuit qu’un devoir d’aimer est un non-sens. » Mais l’amour nous manque le plus souvent et pour faire comme si nous aimions, nous en avons fait des forces, ce sont les vertus. Cela vaut particulièrement pour la générosité qui est une exigence et une excellence quand l’amour fait défaut.

Ce regard porté sur la générosité en comparaison de l’amour peut être vérifié pour chacune des vertus morales. André Comte-Sponville le traduit très bien : «l’idéal est d’agir par amour. Mais l’amour, c’est trop nous demander. Si bien que nous avons inventé la morale pour agir comme si nous aimions. Qui ne voit pas que ces deux avantages – l’amour et la morale – vont dans la même direction, qui est celle de la prise en compte des intérêts de l’autre ? … par quoi l’amour fait office, pour la morale d’idéal régulateur … qu’il règne comme idéal davantage qu’il ne gouverne (comme effort) . C’est ce qui distinguera la vertu de la sainteté. Il s’agit de se soumettre à l’amour, y compris lorsqu’il n’est pas là».

Reprenons une dernière fois l’exemple de la générosité : quand l’amour n’est pas là, il nous reste à donner à ceux que nous n’aimons pas. Voilà pourquoi les vertus morales sont des semblants d’amour. Ce dernier étant si souvent absent ou incomplet. C’est pour cette raison que nous avons terriblement besoin de la morale pour faire semblant d’aimer, car l’amour brille le plus souvent par son absence tout en étant l’idéal régulateur. Disons que l’amour indique la direction et la morale, le chemin. Bon cheminement à tous !